Savez-vous quel est le lien entre les déchets sauvages qui ressurgissent suite à la fonte des neiges et les nids de poule ? C’est que ces sujets ont tous deux occupé une grande place dans l’espace public ce printemps. Un peu plus, et quelqu’un allait proposer que l’on remplisse de déchets les trous qui se forment dans les rues pour les colmater. Oui, j’exagère, mais à peine. Mais c’est vrai que plus c’est sale, plus les gens ont tendance à jeter. Un peu comme les prétentions d’une certaine marque de saucisses dont on disait que leur fraîcheur incitait les gens à en manger. Et, comme plus les gens en mangeaient, plus elles étaient fraîches. Mais à l’envers. Je pense toutefois que nous devrons sérieusement nous attaquer à ce cercle vicieux, à cette théorie de la fenêtre brisée comme disent les Américains.
Alors, permettez-moi, momentanément et pitoyablement, de m’improviser en SPP (Simon Paré-Poupart, le sociologue des déchets et non pas PSPP) et de tenter de détricoter tout ça…
Je crois qu’il existe trois phases qui mènent au principe de la saucisse en ce qui concerne notre relation avec la propreté dans nos rues. Expliquons-les tout d’abord et tentons par la suite de trouver des moyens de briser ce cycle.
Je commencerai avec ce que j’appelle l’individualisation des comportements. Même si nous n’avons jamais été autant en lien avec nos semblables, notamment par le biais des médias sociaux et de l’internet en général, nous vivons, pour la majorité d’entre nous, chacun dans nos bulles. Quand est-ce que vous avez initié une conversation avec un ou une inconnu-e dans l’autobus la dernière fois, par exemple ? Ou simplement dit bonjour à quelqu’un que vous ne connaissiez pas de façon tout à fait gratuite ?
La multiplication des canaux de communication a paradoxalement fait en sorte de nous isoler. Nous communiquons entre bulles individuelles, et de façon virtuelle de surcroît. Regardez simplement les gens dans les transports en commun : presque tout le monde est sur son téléphone portable et porte des écouteurs.
On le voit également dans le milieu communautaire : il y a une diminution certaine des implications en personne des gens. Les gens s’impliquent, appuient des causes ou des mouvements, mais à coup de likes. Un peu comme je l’ai déjà écrit dans un texte de décembre 2024.
Ce que j’appelle cette individualisation des comportements mène à une certaine forme de désengagement citoyen. Les gens se sentent moins concernés par leur entourage du fait qu’ils ont moins d’interactions physiques avec lui, qu’ils s’isolent de plus en plus. Ce désengagement pousserait certaines personnes même, à avoir des comportements inciviques, tels que la détérioration du mobilier urbain ou d’autres, liés à de l’insalubrité. Tout n’est cependant pas ni tout noir ni tout blanc et je prends beaucoup de raccourcis. J’en suis pleinement conscient et je m’en excuse. Poursuivons.
Ce désengagement est intimement lié à une forme de détachement entraînant une insensibilisation face à certains comportements. Pourquoi conserver ses emballages avec soi alors que tout le monde les jette dans la rue ? De toute façon, jeter n’importe où devient la norme et quelqu’un passera forcément derrière nous pour tout ramasser. La notion de vie en communauté s’effrite. L’empathie, le civisme, laissent de plus en plus de place au chacun pour soi.
Ultimement, cette dégradation ou cet amenuisement de nos rapports avec nos semblables, nous conduit vers ce que j’appellerais la désappropriation des espaces communs. Nous n’avons plus l’impression que le parc devant chez nous, notre rue, l’autobus que nous prenons, nous appartiennent, du moins en partie. Tout ça est devenu extérieur à nous. Dans certains cas, une forme de je-m’en-foutisme se mêle à tout ça, ce qui n’améliore pas les choses.
Demander aux gens de nettoyer le trottoir devant leur maison ou leur immeuble, oui, à la rigueur. Mais leur demander de ramasser les papiers par terre à l’arrêt d’autobus, pas sûr.
Il faut se réapproprier notre environnement immédiat, le mettre en valeur, ou, du moins, ne plus le souiller.
J’ai fait partie de ceux et celles qui ont contribué au développement des Aventures belles ruelles dans les années 90. Les effets étaient immédiats, tant au niveau de la propreté que de la collectivité. Peut-être en a-t-il été ainsi, car les médias sociaux n’existaient pas encore, qui sait ?
Quoiqu’il en soit, les activités de récupération, comme le plogging ou les corvées de nettoyage de Mission 10 000 tonnes de Jimmy Vigneux sont extrêmement utiles et font partie de la solution. À une époque, je trouvais toutefois que ce genre d’activités ne faisaient que déresponsabiliser les individus aux comportements inciviques. Aujourd’hui, je trouve que c’est une excellente forme d’éducation.
Car en fait, les activités de sensibilisation comme celles axées sur la récupération et la propreté, doivent avoir lieu dès le plus bas âge, dès la maternelle et tout au long du cursus scolaire de l’enfant. Un peu comme la docteure Blandine Tchamou en fait la promotion. À première vue, ça peut avoir l’air simpliste, mais c’est toute la notion du développement du sens civique des futurs citoyens dont il est question ici.
Et c’est quoi l’alternative ? On ne fait rien et on laisse notre coin de pays se dégrader ? Aussi, je n’ai pas encore parlé des méthodes coercitives qui devraient être appliquées pour les récalcitrants ou ceux qui font preuve de négligence ou de malpropreté patente. Si on veut que ça change, il faut encourager les bons comportements et réprimer les mauvais.
Dans les pays où les déchets sauvages n’existent pas (oui, oui, il y en a !), c’est toute la culture du civisme et de la propreté qui est inculquée dès le plus jeune âge. Après, les portes restent ouvertes pour développer d’autres comportements, tels ceux axés sur la prévention, la conservation des ressources ou la surconsommation. Les cours d’économie familiale avaient un peu ce rôle avant qu’on les retire des programmes scolaires, ce qui a été une erreur selon moi. L’école doit aussi servir à former des citoyens, pas juste des travailleurs.
Les changements de comportements, si on veut qu’ils soient durables prennent parfois des années avant de donner des résultats positifs, mais c’est possible. Et les bienfaits qu’ils procurent sont souvent supérieurs aux efforts fournis pour les développer.
Il est grand temps de briser le cycle infernal de cette saucisse.
Éditorial paru dans l’infolettre de avril 2026
