Consigne : Réajustons le tir

Vous le savez peut-être, je suis un des plus grands défenseurs de ce système de récupération des contenants de boisson qu’est la consigne. Mais la façon dont son élargissement progresse m’inquiète. La consigne sur les contenants de boisson est non seulement souhaitable, elle est également nécessaire. Ne faisons pas en sorte que ce système, appuyé par l’ensemble de la population et qui est aussi bénéfique pour l’environnement que pour l’économie, ne se saborde lui-même.

Il faut d’entrée de jeu dire que la consigne, tout comme la collecte sélective, n’est pas une forme de recyclage. Dans les deux cas, il s’agit de systèmes de récupération. Opposer consigne et recyclage en parlant de la collecte sélective est une erreur et une démonstration de la méconnaissance du dossier. La consigne favorise davantage le recyclage que la collecte sélective pour certains contenants. La collecte sélective permet de récupérer une quantité non négligeable du gisement des matières recyclables et de les acheminer à des centres de tri afin de démêler ce qui a été mélangé dans nos bacs à la maison. Cette forme de collecte engendre toutefois de l’intercontamination qui peut engendrer une baisse de la valeur des matières ainsi récupérées. Avec la consigne, les contenants sont triés à la source et cheminent dans ce qu’on appelle un flux dédié (single stream) dans lequel la contamination croisée n’existe à peu près pas.

Les deux systèmes ont leur raison d’être et sont aussi nécessaires l’un que l’autre. Il ne faut pas les mettre en opposition, mais bien faire ressortir leurs complémentarités.

Essentiellement, la consigne existe pour quatre raisons :

  • Elle est plus efficace pour la récupération des contenants que l’on consomme généralement à l’extérieur de la maison (hors foyer) ;
  • Elle obtient des taux de récupération très élevés ;
  • Par la qualité de la matière récupérée, les taux de recyclage frôlent les 100 % ;
  • Elle permet de favoriser le réemploi des contenants si ces derniers sont conçus à cette fin et si leur embouteillage est fait localement.

Lorsque j’ai fondé Pro-Consigne Québec à la fin des années 2000, nous avions comme objectif de faire en sorte que le montant de la consigne soit augmenté et que l’élargissement de ce système vise les bouteilles d’eau, les contenants similaires en aluminium ainsi que les bouteilles de vin et de spiritueux.

La hausse du montant de la consigne allait de soi, il n’avait pas été majoré depuis 1984. Pour ce qui est des bouteilles d’eau, c’était plusieurs centaines de millions de ces dernières qui n’étaient pas captées par la collecte sélective. Pour les canettes d’aluminium, il était logique de consigner les contenants plutôt que les contenus.

Quant aux bouteilles de vin, la collecte sélective ne permettait pas leur recyclage sous forme de contenants de verre, mais plutôt leur « valorisation » comme abrasif ou matériel de recouvrement dans les lieux d’enfouissement, par exemple. La contamination croisée du verre avec des matières dites infusibles (céramique, porcelaine, roche ou même brique) rend le verre impropre à sa refonte. Pour une matière recyclable à l’infini, ce sous-cyclage, comme on dit, ne lui permet d’être utilisée qu’une seule fois avant sa disposition.

Plus encore, la consigne sur les bouteilles de vin permettrait le réemploi des dizaines de millions de ces contenants qui sont embouteillés ici, s’ils étaient standardisés. Il est question ici de vins importés en cuve, par bateau, et que les membres de L’Association des négociants embouteilleurs de vins (ANEV) embouteillent dans la grande région de Montréal. On parle ici d’environ du tiers de ce qui est consommé au Québec, soit environ 80 millions de bouteilles. D’ailleurs, la compagnie qui lave les bouteilles réutilisables, Le Maître Emballage Durable, est située à Saint-Bruno. Que demander de plus ?

D’où vient donc mon inquiétude ? Et bien, du fait que le réseau des lieux de retour prend du temps à se déployer. J’ai l’impression que les fermetures des lieux de retour qui existaient il y a à peine quelques semaines, ne sont pas vraiment pas compensées par de nouveaux lieux où aller porter ses contenants. Si bien, qu’à certains endroits, apparaissent des déserts de lieux de retour, ce qui fait en sorte que bien des personnes ne vont plus rapporter leurs contenants consignés.

Quand le règlement sur l’élargissement de la consigne annonçait la mise sur pied de 1 400 lieux de retour, je trouvais déjà ça peu élevé par rapport à ce qui existait alors, soit environ 7 500 endroits où aller rapporter ses contenants. Une modification réglementaire subséquente a même ramené ce chiffre à 1 200, incluant 400 centres Consignaction. Ces fameux centres qui ne sont encore qu’un peu plus de 150 à avoir pignon sur rue dans la province alors que les 400 prévus au règlement devraient être en fonction d’ici une dizaine de mois.

En ce qui me concerne, il est plus que surprenant de moderniser un système de consigne en augmentant de plusieurs milliards le nombre de contenants visés tout en divisant par cinq environ, les lieux pour les reprendre. Je sais que les nouveaux lieux de retour sont très efficaces, mais quand même.

Un autre souci que je vous partage, c’est la nature même des nouveaux contenants qui devraient être consignés le 1er mars prochain : les contenants de boisson en verre et les contenants multicouches. Les contenants de verre – les bouteilles de vin – doivent absolument être consignés, il n’y a pas à redire là-dessus. Le seul hic est que la gestion physique, la manutention et l’entreposage de ces bouteilles pourraient causer des problèmes, notamment dans les Zones Consignaction, celles gérées par des regroupements de détaillants en alimentation. Le verre est un matériau lourd, qu’on ne peut transporter ou empiler comme on le fait avec des sacs de canettes. Ça prend du matériel roulant et de l’équipement spécial dans bien des cas, sans oublier l’espace d’entreposage adapté supplémentaire. Ne pas oublier non plus la gestion des bacs pour ce matériau, car on ne peut mettre du verre dans des sacs pour son transport.

Là, je pense que l’on devrait faire en sorte que certaines succursales de la SAQ puissent reprendre ces (ses) contenants. Elle les gère remplis, elle peut certainement les gérer vides. Aussi, il serait beaucoup plus facile pour le consommateur de retourner ses bouteilles de vin vides, là où il les a achetées.

Or, les succursales de la SAQ n’ont pas été désignées comme lieux de retour potentiels, car la plupart de celles-ci ont des superficies inférieures à 375 m2 (4 000 pieds carrés environ). Mais un Maxi, un Métro ou bien encore un Super C ont des superficies bien au-delà de ces 375 m2, alors, ils ont donc été visé par le règlement faire partie du système de retour des contenants consignés. Or, ces détaillants ne vendent pas des boissons sur la totalité de leur plancher de vente. Plusieurs d’entre eux ont des espaces réservés à la vente de boissons qui sont souvent en deçà de ces fameux 375 m2. Les autres espaces étant réservés à la vente de fruits et légumes, de viandes ou de savon à vaisselle. Il y a là comme une forme d’iniquité selon moi.

Si le règlement n’avait pris en considération que les superficies dédiées à la vente de boisson, les SAQ auraient certainement été dans l’obligation de reprendre les contenants consignés ou, à tout le moins, être incluses dans les opérations et la gestion des Zones Consignaction.

L’autre aspect qui selon moi devrait absolument être revu est l’imposition d’une consigne sur les contenants multicouches. Je ne vois absolument pas la plus-value de les consigner, au contraire. Les pintes de lait ou les contenants à pignons de jus sont principalement consommés à la maison : le bac de récupération trouve ici toute son utilité. Il faut réaliser que ces contenants ne pourront pas être écrasés pour sauver de l’espace, car autrement leurs code-barres ne pourront être lus par les machines qui les reprennent.

La gestion de ces contenants également, principalement ceux qui contiennent du lait peut venir avec son lot d’inconvénients pour les citoyens, tout comme pour ceux qui gèrent des lieux de retour. Comme ce n’est pas tout le monde qui rince ses contenants, je n’ose pas imaginer les problèmes olfactifs et les nuisances qu’ils généreront dans des lieux où ils se retrouvent en abondance, souvent dans des centres d’achat ou dans des quartiers résidentiels.

Rapidement donc, les consommateurs auront un enjeu d’entreposage, de gestion et de transport. Et ce, surtout pour ceux et celles ne disposant pas de voiture, et il y en a de plus en plus dans les grands centres.

À part des représentations convaincantes de V-P aux affaires gouvernementales de certains recycleurs voulant mettre la main sur ce gisement de multicouches, je ne trouve pas d’explications rationnelles pour instaurer une consigne sur ce type de contenants. Je ne vois pas non plus les avantages pour l’environnement ou la population en général que cela apporterait.

Dernièrement, le gouvernement provincial a fait usage d’une baguette magique pour modifier rapido presto et sous le radar de presque tout le monde, le règlement sur la collecte sélective. Et bien, peut-être devrait-il ici aussi, y aller d’une position administrative sur le règlement sur la consigne et envisager l’inclusion de certaines succursales de la SAQ comme lieux de retour des contenants de verre et ne plus aller de l’avant avec la consignation des contenants multicouches. Et pourquoi pas, ramener les lieux de dépôt à un nombre minimum de 1 400 ?

Et, puisqu’il faut améliorer le système en place, pourquoi ne pas y inclure des lieux de retour dans les centres urbains qui seraient gérés par et pour des valoristes, dont la pertinence et l’efficacité ne sont plus à démontrer ?

Si on ne bouge pas, le choc pourrait être brutal le 1er mars prochain et on ne peut se permettre un autre report dans l’application de ce règlement..


Éditorial paru dans l’infolettre de mai 2026

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