Le 19 mars 2026, Éco Entreprises Québec (ÉEQ) a publié son premier bilan annuel de la collecte sélective. Il s’agit de la première mouture produite sous le système modernisé reposant sur la responsabilité élargie des producteurs (REP). En effet, depuis 2025, les producteurs et les metteurs en marché des contenants, emballages et imprimés consommés au Québec sont responsables et propriétaires des matières qu’ils génèrent lorsque celles-ci terminent leur vie utile.
Dans le contexte de la réforme, ÉEQ est l’organisme de gestion désigné (OGD) qui a pour mission de coaliser les producteurs et d’être imputable face au gouvernement quant à la performance du système dont il est maintenant le maître d’œuvre. L’organisme aura donc, à terme, des cibles de performance à atteindre. Ainsi, le premier bilan de la collecte sélective modernisée est un portrait initial d’un système renouvelé, mais il agit également comme formule de reddition de comptes
La lecture du bilan 2025 est un exercice intéressant; il permet de noter plusieurs nouvelles encourageantes et certaines problématiques en lien avec la collecte sélective. Mais au-delà des informations qu’il contient, le bilan est surtout une rupture avec la manière actuelle de rapporter les informations en lien avec la performance du système.
Le bon
Plusieurs éléments positifs émergent du bilan 2025 d’ÉEQ. Trois d’entre eux retiennent particulièrement notre attention : les efforts déployés au niveau de la sensibilisation, la modernisation des centres de tri et la destination des matières récupérées.
La stratégie récente de communications d’ÉEQ nous semble pertinente. Avec le lancement de Bac Impact, l’organisme a axé ses efforts de sensibilisation citoyenne sur une poignée de messages clés qui ont pour finalité d’uniformiser et de simplifier les conceptions entourant la collecte sélective. On le voit, par exemple, à l’insistance pour décrire les gestes citoyens comme des actions de récupération des matières et non du recyclage de ces dernières. On constate également une simplification des règles de tri, celles-ci étant désormais résumées par la formule « contenants, emballages, imprimés ». À notre avis, ces efforts de communication sont susceptibles d’améliorer le tri à la source et de favoriser la participation citoyenne. Le bilan d’ÉEQ avance une augmentation du pourcentage de citoyens rapportant bien comprendre les règles de tri, ce qui semble soutenir cette perception.
Un deuxième constat positif qui émane du rapport est l’annonce d’investissement dans la modernisation dans les équipements de tri. ÉEQ mentionne l’ouverture récente du nouveau centre de tri de Montréal-Est, la réouverture du centre de tri modernisé de Saint-Hubert et les projets de construction d’un nouveau centre de tri dans le sud du Québec. À notre avis, ces installations modernes pourraient diminuer la quantité de rejets des centres et favoriser une meilleure qualité des matières sortantes.
Finalement, la destination de plusieurs flux de matières sortantes des centres de tri semble s’être améliorée comparativement aux tendances récentes. Bien qu’il faille faire preuve de prudence quant aux comparaisons avec le dernier bilan de la gestion des matières résiduelles de RECYC-QUÉBEC (voir plus bas), on note tout de même une évolution encourageante dans les domaines de la valorisation énergétique, de la localisation des recycleurs et de la situation du verre.
Pour ce qui est de la valorisation énergétique, nous nous inquiétions, en août 2025, de l’augmentation rapide de la quantité de matières sortantes des centres de tri acheminés à cette filière; cette dernière était passée de 3 000 en 2021 à 13 000 tonnes en 2023. En suivant la hiérarchie des 3RV-E, ce type de prise en charge devrait être parmi les dernières solutions envisagées pour le traitement des matières résiduelles. Nous accueillons donc favorablement le fait qu’ÉEQ ait limité le recours à ce type de traitement à seulement 650 tonnes pour 2025.
Nous sommes également optimistes face à la destination initiale des matières sortantes des centres de tri. Après une chute entre 2021 et 2023, la part des matières acheminées à un conditionneur ou recycleur québécois a atteint un nouveau sommet à 63%. Cette augmentation semble principalement provenir d’une diminution de l’acheminement à d’autres entreprises nord-américaines. De manière générale, le recyclage local est intéressant dans la mesure où il permet de favoriser l’économie circulaire à l’échelle de la province tout en limitant l’impact environnemental du transport des matières.
En terminant, nous voyons d’un bon œil le fait qu’ÉEQ ait trouvé davantage de débouchés pour le verre récupéré par le biais de la collecte sélective. L’inadéquation entre les besoins de l’industrie du recyclage et la qualité du verre sortant des centres de tri est une problématique connue depuis plusieurs années. En raison de cette situation, une part importante du gisement est utilisée comme matériau de recouvrement ou pour créer des chemins d’accès dans les lieux d’enfouissement technique (LET). En se référant, encore une fois, à la hiérarchie des 3RV-E, cet usage est nettement moins souhaitable que son recyclage sous forme de verre. En 2023, c’était 75 000 tonnes de verre sortantes des centres de tri qui avait été utilisé dans les LET. Cette quantité avait été réduite à 35 000 tonnes en 2025. On mentionnera tout de même qu’on ne connaît pas l’utilisation finale du verre sortant des centres de tri. On ne peut donc pas déterminer si ce dernier est recyclé sous forme de verre ou s’il est plutôt souscyclé (downcycled) en additif cimentaire ou en matériau de sablage au jet (sandblasting).
Le moins bon
Malgré plusieurs points positifs, le premier bilan annuel d’ÉEQ s’accompagne de certaines nouvelles moins enthousiasmantes. Le principal point à souligner qui est issu directement du rapport est la poursuite de la chute de la valeur marchande des matières recyclables, une tendance amorcée en 2021. Selon ÉEQ, cette situation serait attribuable à une surabondance de production de plastique vierge qui aurait inondé le marché et à la conjoncture économique et géopolitique. Selon nous, bien que le prix des matières recyclables soit attribuable à des facteurs plus larges que la performance de ÉEQ, leur fluctuation a un impact considérable sur la mise en œuvre du nouveau système. Un prix plus bas pourrait notamment augmenter le montant des contributions des membres d’ÉEQ et limiter la capacité de réinvestissement dans les systèmes de collecte et de tri.
La principale ombre au tableau ne relève ironiquement pas du contenu du rapport, mais plutôt d’une application d’une position administrative faite en parallèle de ce dernier. Le 16 mars 2026, soit trois jours avant la publication du bilan annuel d’ÉEQ, le gouvernement du Québec a revu à la baisse et repoussé plusieurs des responsabilités et cibles de performance imposées à l’organisme de gestion désigné au cours des prochaines années. Ces dispositions ont été adoptées après un processus de négociation de plusieurs mois entre le gouvernement et ÉEQ. Elles visent à réduire la pression financière à laquelle font face les producteurs et à assurer que les cibles à atteindre soient réalistes. Toutefois, il nous semble, d’une part, que l’échelle temporelle retenue pour les allègements est trop importante. En effet, la plupart des dispositions de la position administrative reportent de plusieurs années les obligations qu’elles ciblent. C’est notamment le cas de la desserte de l’ensemble des industries, commerces et institutions (ICI) qui devait se faire en 2027 et qui sera plutôt complétée en 2034. D’autre part, il nous est difficile de réconcilier les nombreux accommodements octroyés avec l’impression d’une bonne performance du système émanant des indicateurs rapportés par ÉEQ. Pourquoi reporter l’atteinte d’autant d’objectifs aussi loin s’il n’y a pas de retard dans l’atteinte des cibles actuelles?
Le pas tout à fait clair
Au-delà des renseignements que le bilan d’ÉEQ permet d’inférer sur l’état de la collecte sélective un an après l’avènement de la nouvelle REP, on peut difficilement passer sous silence la discontinuité qu’il représente face aux bilans biannuels de RECYC-QUÉBEC. En effet, avec le changement de système semble également venir une modification de la fonction même du bilan; alors que les bilans de RECYC-QUÉBEC visent à donner un portrait global de la gestion des matières résiduelles au Québec, le premier bilan annuel d’ÉEQ représente un aperçu de la performance des producteurs comme gestionnaires du système de collecte sélective. Bien qu’une telle évolution soit conséquente avec le principe de responsabilité élargie des producteurs, elle entraîne aussi une perte d’information importante. Deux éléments retiennent notre attention à ce niveau : la difficulté de comparaison avec les indicateurs historiques, et le manque de précision dans les données rapportées.
En commençant avec le premier de ces deux points, on remarque que plusieurs indicateurs de performance du système sont déterminés et présentés selon une méthodologie qui diffère de celle employée par RECYC-QUÉBEC. Les différences sont parfois subtiles, mais elles sont particulièrement perceptibles dans le cas du taux de récupération. Afin de déterminer la part des matières recyclables qui est récupérée par la collecte sélective, les bilans de RECYC-QUÉBEC s’appuient sur les déclarations volontaires de centres de tri et sur des études de caractérisation afin d’estimer le gisement total de matière recyclables dans la province. Ce gisement inclut à la fois les matières recyclables mises dans le bac de récupération par les ménages, mais aussi les matières recyclables mal triées qui ont été déposées dans la poubelle. En comparant ensuite les quantités déclarées au gisement total, on est en mesure de déterminer la part des matières visées par la collecte sélective qui sont triées correctement. Bien que le gisement estimé par la société d’État soit approximatif, il offre une excellente vue d’ensemble de la capacité des citoyens à effectuer le bon geste de tri, une composante essentielle d’un système de collecte sélective efficace. À plus large échelle, cela permet notamment d’inférer l’efficacité des mesures d’information, sensibilisation et éducation ciblant le tri à la source.
L’indicateur rapporté par ÉEQ, quant à lui, s’intéresse davantage à la capacité des producteurs à capter les matières qu’ils mettent en marché. Cette mesure, dont les paramètres sont définis par le règlement, s’apparente davantage à celles permettant d’évaluer les autres programmes de responsabilité élargie des producteurs en place au Québec. Ainsi, le gisement total estimé par RECYC-QUÉBEC est remplacé par la quantité de matières visées par la REP mises en marché par les producteurs au cours de l’année précédente. Le taux de récupération est alors défini comme la part de ces matières qui ont été récupérées dans le cadre de la collecte résidentielle (en excluant les industries, commerces et institutions (ICI))
Tableau compilé des indicateurs de performance employés par RECYC-QUÉBEC et par Éco Entreprises Québec (ÉEQ)
| Indicateur RECYC-QUÉBEC | Indicateur Éco Entreprises Québec (ÉEQ) | ||
| Gisement | Valeur | 1 224 000 tonnes | 609 000 tonnes |
| Méthode | Estimation des matières recyclables générées par les citoyens et ICI assimilables (basée sur les déclarations volontaires des centres de tri et une étude de caractérisation) | Quantité de contenants, emballages et imprimés mise en marché en 2025 (basée sur les déclarations obligatoires des producteurs à ÉEQ) | |
| Récupération | Valeur | 811 000 tonnes | 739 000 tonnes |
| Méthode | matières reçues de la collecte municipale (incluant ICI assimilables) | Matières récupérées provenant du secteur résidentiel (579 000 tonnes) et des ICI assimilables (160 000 tonnes) | |
| Récupération des matières visées du secteur résidentiel | Valeur | N/A | 528 000 tonnes |
| Méthode | Matières visées par la REP (contenants,emballages, imprimés) générées par le secteur résidentiel | ||
| Taux de contamination | Valeur | 13,7% | 13% |
| Méthode | Matières à l’entrée des centres de tri non visées par la collecte sélective (valeur basée sur une étude de caractérisation) | Matières à l’entrée des centres de tri n’étant pas des contenants, emballages ou imprimés (valeur basée sur les déclarations obligatoires des centres de tri) | |
| Rejets des centres de tri | Valeur | 180 000 tonnes | 137 000 tonnes |
| Méthode | Total des matières rejetées par les centres de tri, incluant matières non visées et matières visées non captées (valeur basée sur les déclarations volontaires des centres de tri) | Total des matières rejetées par les centres de tri, incluant matières non visées (42%) et matières visées non captées (58%) (valeur basée sur les déclarations obligatoires des centres de tri) | |
| Taux de rejet des centres de tri | Valeur | 17% | 19% |
| Méthode | RECYC-QUÉBEC ne détaille pas le calcul. En se fiant aux autres données disponibles dans le rapport, il pourrait s’agir de la part du total des matières reçues par les centres de tri de la collecte municipale et des collectes propres aux ICI (180 000/1 022 000 ≈ 17.6%) | ÉEQ ne détaille pas le calcul. En se fiant aux autres données disponibles dans le rapport, il pourrait s’agir de la part du total récupéré provenant du secteur résidentiel et des ICI desservis par la REP, mais excluant les matières assujetties à d’autres REP et celles recueillies bar le biais des écocentres et dépôts volontaires (137 000/(570 000 + 160 000) ≈ 18,5%) | |
| Valorisation | Valeur | 593 000 tonnes | 607 000 tonnes |
| Méthode | Total des matières reçues de la collecte municipale (incluant ICI assimilables) acheminées à des fins de recyclage (587 000 tonnes) ET part des matières entreposées (6 000 tonnes) | Total des contenants, emballages et imprimés récupérés qui sont captés par les centres de tri et acheminés aux recycleurs ou entreposés à des fins de recyclage. | |
| Taux de valorisation | Valeur | 73% | 80% |
| Méthode | Part des matières reçues de la collecte municipale (incluant ICI assimilables) (811 000 tonnes) acheminées à des fins de recyclage (72%) ET part des matières entreposées (1%) | Part des contenants, emballages et imprimés récupérés qui sont captés par les centres de tri (pas de valeur donnée) et acheminés aux recycleurs ou entreposés à des fins de recyclage. | |
Concrètement, malgré le changement de méthode, il est frappant de constater l’écart entre les données concernant le gisement de RECYC-QUÉBEC pour 2023 et celles produites par ÉEQ pour 2025. Alors que la société d’État estimait que 1 224 000 tonnes de matières avaient été générées par les ménages et par les ICI assimilables, les producteurs avaient déclaré avoir mis en marché 609 000 tonnes de matières visées par la REP pour 2025. Même s’il convient de rappeler, encore une fois, que la méthode de calcul employée empêche de comparer directement ces deux valeurs, il semble raisonnable de se demander quels autres éléments pourraient expliquer le fossé considérable entre les deux valeurs. Au final, malgré un taux de récupération de prime abord encourageant à 87%, il est difficile de dire si la performance de la collecte sélective était bonne pour 2025 comparativement à 2023.
En second lieu, l’analyse du rapport d’ÉEQ suscite la confusion en offrant des données parfois trop peu détaillées pour offrir un portrait d’ensemble satisfaisant. Nous remarquons notamment que les différences entre les paramètres permettant d’obtenir les tonnages rapportés ne sont pas toujours claires d’une catégorie à l’autre. Encore une fois, l’exemple le plus parlant demeure l’évaluation du gisement de matières mises en marché. On retrouve également plusieurs taux pour lesquels les tonnages utilisés au dénominateur ne sont pas rapportés, ce qui nuit à une compréhension claire de la réalité terrain décrite par les ratios. Par exemple, il est difficile de déterminer quelle catégorie de matière est utilisée au dénominateur pour déterminer le taux de valorisation de 80%.
En évoquant l’ensemble de ces enjeux, nous ne suggérons pas qu’ÉEQ a failli à ses obligations réglementaires. Au contraire, l’organisme nous semble avoir rapporté avec diligence les données que la loi l’ordonne de diffuser. En dépit de cette conformité, il nous paraît tout aussi dommage que le portrait que le rapport permet de brosser demeure flou et imprécis. Il faudra voir quelles informations seront dévoilées par le prochain bilan de RECYC-QUÉBEC avant de porter un jugement définitif. On pourrait tout de même recommander que le prochain bilan annuel d’ÉEQ aille au-delà de cette première mouture, notamment en détaillant davantage l’ensemble des données disponibles ainsi que la méthode utilisée pour produire les indicateurs.
