Monsieur, vous avez été choisi pour occuper un des postes qui, selon moi, est l’un des plus importants de ce nouveau gouvernement. Peut-être que certaines personnes vous ont dit que vous y étiez prédestiné, car vous aviez un nom qui se rapprochait de celui qui entreprend un long voyage dans le but d’atteindre un lieu sacré. L’environnement n’est toutefois pas une religion. Vos décisions devront être basées sur des données factuelles tout en tenant compte de l’acceptabilité sociale. Un environnement sain est gage d’une société et d’une population en santé. Plus que l’économie, c’est de notre environnement dont dépend notre pérennité. Je vous souhaite, Monsieur Pellerin, la bienvenue dans vos nouvelles fonctions.
Être ministre de l’Environnement n’est pas une sinécure. Rien ne prépare véritablement à ça. Vous serez la cible de critiques tant à votre gauche, qu’à votre droite. Et même, elles viendront parfois d’en haut ou d’en bas. Il faudra donc trouver le bon angle d’approche pour vous attaquer à vos dossiers. Prenez simplement celui qui vise véritablement à préserver et à améliorer nos écosystèmes, la conservation de nos ressources et de notre biodiversité. Et, après tout, si vous ne le faites pas, qui le fera ? D’ailleurs, n’est-ce pas que l’on attend de vous ?
Vous n’êtes certainement sans savoir non plus que la notion de protection de l’environnement est tellement galvaudée aujourd’hui qu’un projet de développement de la pire espèce peut nous être présenté comme une panacée verte, qu’un incinérateur peut même purifier l’air si on en croyait ses promoteurs… Nombre d’entreprises dans le domaine se disent également mues par cette bienveillance envers notre patrimoine naturel, alors que leur véritable objectif est le versement de dividendes à leurs actionnaires. Un certain recul face à des situations présentées comme étant urgentes sera parfois nécessaire.
Vous en verrez de toute sorte M. Pellerin.
Très tôt dans l’exercice de vos fonctions, et tout au long de celui-ci, vous serez sollicité de toute part afin d’intervenir dans des dossiers qui relèvent davantage du développement économique que de la protection de l’environnement. Vos collègues au Conseil des ministres feront pression sur vous pour ne pas que l’environnement soit un frein au développement économique. Vous serez appelé à couper des rubans, à remettre des prix ou à faire des allocutions devant des parterres de gens d’affaires. Il n’en tiendra qu’à vous de vous rappeler que les personnes pour lesquelles vous travaillez n’ont peut-être pas accès à ces sphères d’influence, que ce ne sont pas nécessairement des lobbyistes aguerris. Bref, des personnes dont les valeurs ne sont pas toutes cotées en bourses.
Dans votre plan environnement 2026-2034, il y a nombre de bonnes propositions que vous pourriez mettre en oeuvre dès maintenant, dont celles impliquant les entreprises d’économie sociale et les mesures visant à développer l’économie circulaire. La baisse de la consommation de biens matériels non essentiels et de courte durée de vie est également une façon d’augmenter notre circularité comme votre plan souhaite le faire. Consommer moins, mais consommer mieux : consommer des services, de la réparation, des biens de qualité, durables, des biens faits ici. Tout ça, c’est aussi une façon de développer une résilience et de favoriser notre autonomie. Vous aurez aussi à faire appel à vos collègues pour développer des programmes de formation, développer des marchés pour les matières recyclables, que ce soit par de nouvelles infrastructures ou de l’écofiscalité.
Si, malgré tout ça, vous avez encore de l’énergie et des ressources, je vous suggérerai de remettre certaines suggestions du rapport de la Commission Zayed à l’ordre du jour. Je vous encouragerai aussi à vous pencher sur une forme de planification provinciale de l’élimination des déchets pour éviter la répétition des crises de l’enfouissement que nous vivons régulièrement et qui ne font que perpétuer le statu quo dans ce domaine. Quelles que soient les mesures visant la mise sur pied d’une économie circulaire, si l’accessibilité à l’élimination demeure trop grande, elles seront déployées en vain.
L’économie circulaire ne se résume pas à réintroduire une matière résiduelle dans un cycle de production, il faut aussi agir sur la consommation de nos ressources. Celle-ci a augmenté de 44% entre 2021 et 2023, passant à 391 millions de tonnes, et ce, seulement au Québec. Aussi, pour doubler l’indice de circularité de l’économie afin de le porter à 5 % en un mandat, s’attaquer à la question de la consommation de nos ressources est non seulement nécessaire, mais inévitable.
Naturellement, la protection de l’environnement ne se limite pas à des colonnes de chiffres. Elle implique des gens avec leurs sentiments et leur histoire. Dans bien des cas, les luttes dans lesquelles des citoyens ou les organismes sont engagés se font à armes inégales. Il ne faut pas oublier non plus que l’ensemble des avancées en environnement ont presque toutes été réalisées parce que des citoyens ou des groupes environnementaux en ont été à l’origine. Et, si retombées économiques il y a suite à l’adoption de politiques, de mesures ou de réglementations environnementales, ce ne sont pas ces citoyens ou ces organismes qui en bénéficient, mais bien toute la panoplie de consultants ou d’entreprises qui se sont développées pour les récolter. Il ne faut pas négliger l’apport des citoyens et du mouvement communautaire en environnement, ce secteur peut se révéler être d’un support non négligeable dans nombre de dossiers.
La protection de l’environnement a été malmenée ces derniers temps. Sous des prétextes d’autonomie, de priorités nationales ou encore de développement en tout genre. Aussi, il ne faut pas oublier que protéger l’environnement c’est justement s’assurer d’une économie résiliente. C’est l’inaction qui nous coûte cher, en dérèglements climatiques, en feux, en inondations. Tout ça nous coûte des milliards de dollars, en avons-nous les moyens ? Les ressources octroyées à votre ministère sont dramatiquement inférieures à ce qu’elles devraient être, alors que les tâches à accomplir sont colossales. Bref, un ministre de l’Environnement est en soi un super-ministre !
Éditorial paru dans l’infolettre d’octobre 2026
