Les beaux gâchis

Qui n’a pas vu ou entendu parler ce mois-ci du reportage de l’émission Enquête sur les biosolides contaminés au PFAS[1] importés du Maine ? Quelques jours avant sa diffusion, La Semaine Verte avait diffusé un reportage sur ces substances toxiques présentes dans des biosolides et qui se sont retrouvées dans les champs d’agriculteurs américains. Certains de ceux-ci ont même dû réduire drastiquement leurs activités – et leurs revenus -, leurs productions étant devenues impropres à la consommation humaine.

Tout d’abord, il faut savoir que les biosolides sont des boues issues de nos stations d’épuration municipales. Nous contribuons tous à la production de ces biosolides lorsque nous tirons la chasse d’eau de nos toilettes. Ces boues représentent plus du tiers de l’ensemble des matières organiques générées par le secteur municipal et vous comprendrez aussi qu’il est assez difficile de les réduire à la source… Les biosolides ont également d’excellentes valeurs agronomiques. À une certaine époque, paraît-il, il était de bon aloi de s’en délester chez un hôte qui nous recevait à manger, pour lui laisser un peu de ces matières afin qu’elles contribuent à engraisser son potager. Il faut également savoir que l’élimination de ces biosolides, que ce soit par élimination ou incinération, est une très importante source de GES, dont le méthane ou l’oxyde nitreux. Juste comme ça, l’incinérateur des boues de la station d’épuration de la Ville de Montréal est le plus gros générateur industriel de GES de la métropole avec près de 40 % du total de ces gaz qui sont émis sur l’île.

Quant aux PFAS, on les retrouve à peu près partout : emballages alimentaires, textiles, tapis, agents répulsifs, cosmétiques, etc. Comme ils sont persistants, ils se retrouvent évidemment dans le corps humain et dans ses rejets. Certaines activités industrielles peuvent également être la cause de leur présence dans nos stations d’épuration municipales et, par le fait même, dans nos biosolides.

Là où ça s’est compliqué, c’est que chez notre voisin, l’état du Maine, les concentrations de ces contaminants dans les boues municipales étaient si élevées qu’il a récemment été interdit de les épandre dans les champs. Apparemment, la présence de ces substances serait principalement d’origine industrielle, on parle notamment de papetières, de tanneries ou encore d’activités reliées à la défense nationale. De ce que je sais, un biosolide municipal produit au Québec, ne peut être comparé à un biosolide du Maine, en ce qui a trait à sa contamination par des PFAS.

Et c’est ici qu’entrent en scène des personnes bien intentionnées, voulant aider le Maine et flairant surtout une bonne occasion d’affaires en offrant d’importer ces boues américaines au Québec et de les épandre sur nos terres agricoles. Pourquoi pas ? La législation ici, notamment en ce qui concerne les contaminants d’intérêt émergent, est très minimaliste, pour ne pas dire inexistante. Aussi, rien n’empêche une compagnie privée d’importer des matières résiduelles au Québec si cela est fait à des fins de valorisation. Tout se fait selon les règles en vigueur, car – disons-le – dans le domaine de la valorisation des matières résiduelles, ces règles sont généralement très permissives chez nous.

Rajoutons dans l’équation un reportage d’une émission d’affaires publiques qui ne fait pas vraiment dans la nuance en scénarisant une histoire avec des bons et des méchants, des fonctionnaires qui n’ont pas l’air très au courant de ce qui se passe et voilà que nous avons tout pour un scénario de film catastrophe.

OK, bon, mais on fait quoi après ? Certains ont réagi par voie de communiqué en demandant aux autres d’agir ou en prenant acte des intentions du gouvernement visant à mieux encadrer certaines pratiques, dont l’importation de ces matières. C’est sûr, presque tout le monde trouve ça aberrant ce qui s’est passé, comme si ce n’était pas quelque chose de prévisible, comme si ce n’était ni su ni connu dans certains milieux, jusqu’au reportage d’Enquête.

Ce n’est pas non plus comme si on ne savait pas que les biosolides avaient mauvaise presse aux yeux de nombreux citoyens, surtout ceux qui ont posé des questions à leur direction régionale ou à leur conseil municipal sans avoir véritablement de réponse. À ceux qui voient des camions se déverser chez leur voisin dans le fond d’un rang… C’est sans parler du film de Mario Desmarais Tabou(e) !, réalisé en 2006 et dont on me parle encore régulièrement…

Le gouvernement, notamment le ministère de l’Environnement et celui de l’Agriculture, aurait dû, depuis de nombreuses années, se donner comme mission de sensibiliser la population sur la valorisation des biosolides municipaux. Il aurait dû faire preuve de davantage de transparence, diffuser davantage de données et d’informations pour répondre aux demandes de la population qui en désirait. On a l’impression que c’est tout le contraire qui s’est produit. Même si c’est une impression, c’est souvent ce qui reste dans la tête des gens.

Actuellement, les biosolides québécois sont majoritairement éliminés, principalement par incinération (Montréal, Québec et Longueuil). D’ici 2030, le gouvernement a toutefois comme objectif d’en valoriser 70 %. On a aussi investi des centaines de millions de dollars de fonds publics dans des usines de biométhanisation dont certaines traitent ou vont traiter les biosolides municipaux. Et combien avons-nous investi en information, sensibilisation ou éducation dans ce domaine ? Je pose juste la question.

L’élimination des biosolides n’est pas une option envisageable, les impacts environnementaux seraient trop grands. Il faut, comme dans toute bonne solution, éviter les problèmes en amont. Il faut trouver des façons de faire pour que des entreprises ne puissent plus se débarrasser des PFAS ou de tout autre contaminant d’intérêt émergent, avec autant de facilité. Idéalement, il faudrait en réduire leur production et leur utilisation, voire les bannir carrément.

Il faut aussi cesser d’ignorer les problèmes en pensant que nous n’aurons jamais à y faire face avec la cascade de dommages collatéraux qu’ils engendrent, pensez simplement à la contamination de la fonderie Horne où la majorité de nos Serpuariens vont finir leur vie utile ou encore l’exportation de certains plastiques récupérés qui se retrouvent encore trop souvent dans des pays d’Asie pour y être tout simplement brûlés…

Si ce genre d’histoire fait frémir, il est un dommage qui est très difficile et très long à réparer, c’est celui de la perte de confiance des citoyens. On a beau avoir les meilleurs systèmes de récupération qui soient et les meilleures infrastructures de valorisation, si la pleine et entière participation des citoyens n’est pas là, tout ça ne sert à rien.

Il faudrait éviter de tels gâchis à l’avenir.

[1] Substances perfluoroalkyliques et polyfluoroalkyliques.

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